Dans les yeux de mon père

Si lorsque vous écoutez parler mon père, son regard noir s’agite de reflets d’or et d’argent, c’est parce qu’il renferme  à la fois un peu de soleil du Portugal et quelques gouttes de pluie d’ici.

Réveil d’un article rédigé en 2000 pour La Gaume plurielle … ou deux trois lignes sur l’histoire de mon père, cet homme aux yeux charbons.

Tous les fados qui ont bercé ses tendres années n’ont pas réussi à changer son esprit enjoué ni à diluer son caractère bien trempé : avril 1970, à l’âge de 18 ans, pas une larme de saudade au coin de l’oeil noir, Adolfo décide de quitter ce pays où finit la terre.

Comme beaucoup de jeunes épris de rêve et de liberté, Adolfo n’hésite pas à franchir les barrières d’un Portugal qui s’accommode lentement aux données du temps présent, rejetant la pauvreté, l’immensité d’un horizon de vie sévère et âpre, l’isolement d’un petit village de campagne, la dictature et Salazar, le service militaire et – surtout – 3 longues années dans les colonies africaines.

A pied, de nuit et à travers la montagne, il gagne l’Espagne, prenant garde à la police des frontières, et puis, plus loin, la France qui lui délivre un permis de séjour de 3 mois. C’est à Mont-Saint-Martin, terre d’exil portugais où il retrouve son beau-frère, qu’Adolfo troque l’habit de déserteur contre la salopette de l’ouvrier-maçon. Décembre 1971 voit ainsi passer son premier Noël d’émigré.  Mais le mois de janvier désabusé ramène rapidement Adolfo au baiser chaud du soleil et au vent iodé de l’Atlantique. De retour au Portugal, il se présente spontanément au Petit Château et, ironie du sort, attend en vain d’être appelé (…).

En octobre, Adolfo tente à nouveau l’aventure sans passeport ni papier comme la première fois et rejoint Mont-Saint-Martin. A ses heures libres, il s’amuse en Belgique, dans les bals virtonais. C’est là qu’un 1er avril 1973, il rencontre Béatrice, sa future épouse. Ses visites à la belle Saintmardoise dorénavant régulières, Adolfo s’installe en pays de Gaume et introduit une demande de régularisation des papiers à la Police des Etrangers. Il travaille comme ouvrier boucher dans un commerce de Virton. Un jour, alors que les projets de mariage prennent forme,  la Commune de Virton le somme de quitter la Belgique endéans les 24 heures. Une pétition est signée par 300 personnes mais c’est l’intervention du Ministre de l’Intérieur Joseph Michel qui lui permet d’obtenir un nouveau permis de séjour. En août 1975, Adolfo et Béatrice convolent en juste noce et installent leurs pénates à Saint-Mard puis beaucoup plus tard à Chenois. Ils auront 4 enfants. En 1978, Adolfo ouvre sa boucherie à Virton.

Depuis lors, Adolfo n’a de cesse de s’impliquer dans la vie sociale de la région (…) ».

Mes racines plongent donc dans l’Atlantique, en territoire lusitanien, du côté de Porto mais aussi en terre gaumaise, à la frontière entre Saint-Mard la frondeuse et Virton la disciplinée. Des premières, j’ai hérité la force des vagues de l’océan  et le caractère parfois houleux de celles-ci. Des secondes, le sens de l’accueil et la bienveillance.

Indéniablement.

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