Entre deux

Je vous écris. Enfin. Cette fin d’après-midi.

J’ai l’impression de vous avoir quittés sur une révérence rapide et malhabile, pressée par la mi-mars et son appel au repli.

Renouer avec vous et trouver les mots pour traduire mon quotidien depuis le premier jour de ce grand chambardement.


Je vous écris d’un « entre deux mondes ». J’apprivoise un emploi du temps et une profession réaménagés. La semaine s’écoule selon les heures d’ouverture d’une boutique aseptisée. Art de la table, produits fins ont laissé la place à la nécessité des mesures d’accueil et de protection drastiques. C’est derrière un écran de tissu et de plexi que s’égrènent mes jours et que transpirent ma peau et ma peur un peu aussi.

Je vous écris d’un « entre deux mondes » . La réalité d’une première boutique en veille et le rêve avorté d’une deuxième. Momentanément. Inévitablement. Les premiers jours cèdent à la crainte des projets financiers et puis apprennent à se satisfaire des aides de fortune et de l’espérance. 

J’ai le sentiment que toute ma vie dépend de cet instant. Si je le rate … Moi je pense le contraire. Si on rate ce moment, on essaie celui d’après, et si on échoue, on recommence l’instant suivant.

Boris Vian – L’écume des jours


Je vous écris d’un « entre deux mondes « . Un rythme quotidien effréné soudain envahi par les désirs de soi, de sagesse et d’introspection. J’ai peut-être – il est vrai – trop considéré la vie professionnelle comme un enfant turbulent ces derniers temps. Je me surprends, en quittant l’atelier, à ressentir la chaleur des rayons de soleil. En colère je suis qu’ils ne m’aient pas attendue. Je cherche, une fois rentrée en mon nid, ce que d’aucuns appellent les joies douces du confinement. Moi, j’évacue l’écume des jours. J’écoute mes découragements, je les combats plutôt. Je lis beaucoup et dans tous les sens. J’attends que la saudade laisse place à l’énergie nouvelle. J’essaie d’esquisser un après, je trie entre ici et plus tard. J’évacue ce qui ne me convient pas et plus.

Au loin, la vie. Elle est douce, il me semble. Je m’en souviens.


Je vous écris et j’espère qu’advienne un ré- enchantement. Celui du temps qui reste. 

On a toute la vie pour réussir. Non ?

Boris Vian – L’écume des jours


Prenez soin de vous. Tous.

A très vite de l’autre côté des mots.

Delphine